Voici l’histoire du Cameroun, où la stagnation des taux de scolarisation des enfants de 5 ans a masqué le fait que davantage d’enfants s’inscrivent à l’école préscolaire plutôt que d’entrer prématurément à l’école primaire, ce qui marque de modestes progrès dans la volonté de donner aux enfants les bases nécessaires à leur réussite.
Le Rapport GEM 2026 inclut le cas du Cameroun parmi les 35 études de cas choisies pour illustrer un argument central : les progrès en matière d’éducation dépendent du contexte, aucune politique ne suffit à elle seule, et ce qui fonctionne est rarement universel.
Que révèlent les données sur la scolarisation en préprimaire ?
Au Cameroun, 41 % des enfants de 5 ans sont scolarisés, un chiffre bien supérieur à la moyenne sous-régionale de l’Afrique centrale, mais inférieur aux moyennes des pays à revenu intermédiaire et des pays d’Afrique subsaharienne. Après une période d’expansion, comme le montre ce graphique, la scolarisation des enfants de 5 ans stagne depuis 2016. Pourquoi ?
Le nombre d’enfants de 5 ans scolarisés stagne depuis 2017, mais une analyse plus approfondie des données révèle une situation légèrement différente. Historiquement, au Cameroun, de nombreux enfants de 5 ans étaient scolarisés précocement à l’école primaire car, comme le montre le témoignage ci-dessous, il y a un manque d’établissements préscolaires auxquels ils peuvent accéder et parce que, souvent, les seuls établissements à proximité sont privés, avec des frais prohibitifs.
En examinant les données de plus près, nous avons toutefois constaté que, si la proportion globale des enfants de 5 ans scolarisés stagnait, la part de ceux qui s’inscrivaient dans l’enseignement préscolaire (au lieu d’entrer prématurément dans l’enseignement primaire) est passée de 52 % en 2017 à 68 % en 2024 (la partie orange des barres du graphique). En fin de compte, cela signifie que davantage d’enfants ont accès à l’enseignement primaire, ce qui présente de nombreux avantages pour leur progression à long terme et pour les résultats sociétaux.
Il reste toutefois d’importants obstacles à surmonter pour inverser cette tendance générale à la stagnation, comme en témoigne le récit de ce directeur d’école :
Dans mon école, nous sommes confrontés à une réalité difficile : l’afflux massif d’enfants de 4 ou 5 ans directement en CP. Pourquoi ces petits ne passent-ils pas par l’école maternelle ? La réponse est simple. Au Cameroun, il existe deux mondes : le privé et le public. Dans le secteur privé, les frais sont fixés selon les souhaits du fondateur. L’école primaire est censée être gratuite dans le secteur public, même si nous demandons environ 7 000 francs CFA au titre des cotisations à l’association des parents d’élèves pour acheter des fournitures telles que de la craie et du papier toilette, car le gouvernement ne nous fournit rien. Dans un rayon de 6 km autour de mon école, on compte huit écoles privées pour l’âge préscolaire, mais aucune dans le secteur public.
Pour les parents, lorsque leur enfant atteint l’âge de 4 ans, ils souhaitent l’inscrire à l’école afin de pouvoir aller travailler. Si nous refusons d’accueillir ces enfants, ils sont exposés à de graves risques. Dans les zones rurales, j’ai vu des enfants assis devant des portes closes dès 6 h du matin, affamés, parce que leurs parents étaient partis aux champs. Nous acceptons ces enfants pour qu’ils ne se retrouvent pas seuls dans la rue, mais c’est un combat permanent.
Cette situation est désastreuse pour l’apprentissage. Nous sollicitons leur mémoire avant l’heure. Si vous me forcez à marcher avant d’avoir l’âge, j’aurai les jambes arquées. Si vous demandez à ma mémoire de faire ce dont elle est incapable, elle se bloquera. L’enfant puise dans ses réserves cognitives pour tenter de suivre le rythme des enfants plus âgés, ce qui entraîne une fatigue excessive et un découragement. Souvent, je leur fais délibérément redoubler deux ou trois ans dans la même classe afin qu’ils atteignent la maturité nécessaire, mais l’enfant finit par croire qu’il a échoué. Le nombre d’écoles maternelles publiques doit augmenter. Le gouvernement néglige nos enfants ; il existe des écoles qui n’existent que sur le papier ou sous forme de maquettes inaugurées alors même qu’aucun bâtiment n’a été construit.
Quels sont les principaux défis liés au développement de l’enseignement primaire au Cameroun ?
De multiples défis ont frappé les systèmes éducatifs camerounais à l’ère des ODD. Parmi ceux-ci figurent des crises sécuritaires persistantes au cours des dix dernières années, principalement dues à l’escalade de la violence de Boko Haram dans l’Extrême-Nord depuis 2014, et au conflit dans les régions anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest depuis 2016 (voir figure ci-dessous).
De plus, un afflux de réfugiés en provenance de la République centrafricaine a touché les régions de l’Est et de l’Adamawa. Les déplacements internes chroniques, l’interdiction de l’éducation imposée par des groupes armés non étatiques, les attaques contre les établissements scolaires et le personnel éducatif, ainsi que le pillage et l’occupation des établissements scolaires contribuent à une perturbation généralisée de l’éducation.
Le sous-investissement chronique a aggravé ces difficultés. Si le pourcentage du PIB consacré à l’enseignement primaire au Cameroun semblait déjà faible en 2008 (0,10 %), il a encore chuté à 0,06 % en 2014, niveau auquel il se maintient depuis lors. Cette diminution des moyens se traduit notamment par le fait que le nombre d’écoles maternelles publiques n’a pratiquement pas évolué depuis 2014, alors que près de 20 % d’entre elles n’étaient pas opérationnelles en 2022. Pratiquement aucune école maternelle publique ne dispose d’une cantine, seules 13 % sont équipées d’aires de jeux, 16 % sont alimentées en électricité et 63 % sont dotées de toilettes. Comme l’a indiqué Nahadzou, le directeur d’école que nous avons interrogé plus haut, cela a entraîné une expansion rapide des écoles privées pour combler ce vide. Alors que les infrastructures scolaires publiques sont restées au point mort, entre 2017 et 2023, le nombre d’écoles maternelles privées a augmenté de 47 % et la part des élèves inscrits dans ces établissements est passée de 62 % à 73 %.
Les prestataires privés sont principalement concentrés dans les zones urbaines, qui accueillent 70 % des élèves du préprimaire, ce qui aggrave les inégalités d’accès. En effet, le nombre d’écoles maternelles en activité était supérieur de près de 10 % en milieu urbain par rapport au milieu rural en 2015, mais de plus de 40 % en 2022, ce qui contribue sans aucun doute à l’afflux constant d’enfants de 5 ans que Nahadzou continue d’accueillir dans son école primaire.
Remédier au déséquilibre
Au cours des deux dernières décennies, le gouvernement camerounais a mis en place plusieurs dispositifs visant à améliorer l’accès à l’éducation préscolaire. Celle-ci est désormais officiellement intégrée dans l’éducation formelle pour les enfants âgés de 4 et 5 ans, et le gouvernement vise à scolariser 715 000 enfants dans l’enseignement primaire d’ici 2027, même si, au rythme actuel, il manquera environ 60 000 enfants pour atteindre cet objectif.
Parallèlement, pour remédier au manque d’accès dans les zones rurales, le gouvernement mise sur des écoles maternelles communautaires gérées par les autorités locales et les communautés, avec un soutien financier des municipalités. Cette stratégie s’est toutefois heurtée à d’importantes difficultés de mise en œuvre. En 2022, seuls 4 % des enfants étaient inscrits dans des écoles maternelles communautaires, ce qui est bien en deçà de l’objectif de 64 % fixé pour 2025/26.
Le cas du Cameroun est très révélateur. L’analyse des données a montré que si la participation a peut-être diminué entre 2017 et 2024, la proportion d’enfants inscrits et fréquentant l’enseignement primaire a augmenté. Cela signifie que, contrairement à ce que l’on pourrait croire, l’éducation de la petite enfance s’est globalement développée, et que les politiques et les efforts déployés par le pays doivent être poursuivis et intensifiés.






